Noir c’est noir

Pierre Soulages est peintre. Il faut aller à Rodez, au musée Soulages, pour se rendre compte de l’effet provoqué par ses toiles. Uniformément noires, exposées sur des paroies sombres ou comme il y a quelques années lors de l’exposition “outrenoir en Europe”, “hors les murs”, suspendues sur câble : elles sont traversées de stries, de rainures, d’aplats…

J’ai écrit “uniformément noires”. Elles sont tout sauf uniformes, parce que, oui, première révélation, ce noir renvoie la lumière. Il ne l’avale pas toute, il la redonne. Et le visiteur s’en trouve baigné, cette onde le submerge. Un pas de côté, ou une brasse, et c’est une autre vague qui déferle, semblable dans sa forme, différente dans ses couleurs. Autant d’apparente simplicité, c’est une énigme, c’est fascinant.

Jean Dieuzaide était photographe. Consacré comme le plus grand photographe toulousain du 20e siècle, il est aussi le fondateur d’une structure unique en France, dédiée à la photographie, le Château d’Eau. Il aura été de tous les événements de la région, en commençant par la libération de Toulouse et la visite du général de Gaulle en 1944, puis toutes sortes de reportages, l’aventure de l’aérospatiale ou un célèbre portrait de Dali.

Pierre Soulages est né à Rodez en 1919 et Jean Dieuzaide à Grenade sur Garonne, en 1921. Outre leurs âges proches et leurs naissances occitanes, y a-t’il un rapport entre ces deux artistes ?

Quelques jours après ma dernière visite au musée Soulages m’est revenue en mémoire la série de Dieuzaide sur le brai (Mon aventure avec le brai)… Qu’es aquò (en occitan dans le texte… ) ? Voilà ce qu’en dit wikipedia : “Le brai est une substance pâteuse et collante. Il existe d’une part le brai végétal, extrait d’écorces d’arbres, et d’autre part des brais minéraux, issus de la distillation d’hydrocarbures.”  C’est lors d’un reportage aux mines de Carmaux que Dieuzaide se trouve fasciné par ce sous produit de la houille et décide de l’explorer.

J. Dieuzaide, « Mon aventure avec le brai », n°3, 1958

Alors, évidemment, l’histoire de l’art n’analyse pas la peinture de Soulages sous l’influence de Dieuzaide ou inversement (Dieuzaide a publié ces photos avant que Soulages ne se lance dans l’outre-noir), mais après tout c’est moi qui écrit l’article , je l’imagine comme je le souhaite et ce lien m’est apparu, personnellement, bien réel. C’est-à-dire que, ayant connaissance des deux oeuvres, cette relation s’est naturellement créée dans mon esprit. C’est précisément ce qui fait que l’appréhension d’une oeuvre est unique pour chacun. Soulages ne dit pas autre chose dans la vidéo qui illustre l’article, à savoir que l’art organise un rapport entre l’artiste, l’objet qu’il fabrique et celui qui le regarde.

“Pierre Soulages: Outrenoir” par Barbara Anastacio

Si l’on revient au brai, c’est un peu comme si Dieuzade avait photographié le pot de peinture de Soulages, avait pris cette même matière et avait cherché à en tirer toute la lumière avec son propre outil, l’appareil photo. Bien sûr, me semble-t-il, la photographie est assez impuissante à reproduire l’effet saisissant des toiles de Soulages : la peinture a l’avantage du relief. D’ailleurs, j’ai pu constater moi-même combien il est difficile de photographier l’outre noir.

Si on pousse l’idée plus loin, il y a d’autres images de Dieuzaide qui peuvent faire penser à son ainé, comme celle de New York ou encore, pourquoi pas, celle de l’étang de Mèze. J’arrête le jeu ici !

Certainement que Dieuzaide a eu connaissance du travail de son collègue aveyronnais. L’a-t-il photographié lui ou ses oeuvres ? Je ne sais pas. Si tel était le cas, ce serait rudement intéressant de voir le résultat… Ajoutons que Michel Dieuzaide, le fils de Jean, photographe et réalisateur, lui a consacré un film en 1988.

PS : les images de Dieuzaide utilisées dans cet article sont tirées du livre « Jean Dieuzaide. Yan, l’authenticité d’un regard » de J.C. Gautrand, Marval, 1994. Ce livre n’est, malheureusement, plus disponible et atteint un prix important. La bibliothèque de Toulouse le possède, mais n’allez pas le chercher aujourd’hui, il est chez moi

Vu et à voir :

– Paul Menville est à l’affiche de l’exposition du mois au Cactus.

– Pour finir, voici une vidéo d’un concert d’Avishai Cohen. L’album « Into the silence » est une évocation de sa douleur au moment de la mort de son père et de l’apaisement qui s’ensuivit… Comme sortir du noir pour aller vers la lumière…

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